La Grande Veilleuse, une oeuvre conceptuelle et collaborative

 

Interview de Yann Toma par l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, le 11 novembre 2014

 

 

"La Grande Veilleuse" du mémorial international consacré aux soldats tombés dans le Nord-Pas-de-Calais au cours de la Première Guerre mondiale est inaugurée aujourd’hui par le président de la République. Yann Toma, son créateur, qui est également professeur des universités à Paris 1 Panthéon-Sorbonne et directeur de l’équipe de recherche "Art&Flux" (Arts Economie et Société), dévoile et détaille les spécificités et les objectifs de cette œuvre monumentale.

 

 

"La Grande Veilleuse" est une œuvre-lumière qui a nécessité près de trois ans de travail. Comment avez-vous imaginé une telle création ?

 

"J’ai réalisé l’œuvre-lumière qui est en relation directe avec l’architecture du mémorial international, qui a été pensée dans le cadre d’un projet collectif qui vise à engager un lien entre les différentes Nations qui se sont opposées durant la Grande Guerre. On trouve, à travers cette architecture de Philippe Prost, la nécessité de créer un lien entre 580 000 noms de nationalités différentes, réunis dans cet anneau de mémoire. La Grande Veilleuse est une œuvre conceptuelle et collaborative, qui engage un dialogue entre les vivants et les morts, et montre ce que l’Europe devrait être. On est en lien avec la mémoire de la Grande Guerre, mais également avec les histoires de l’Europe, qui se jouent aujourd’hui. Cette œuvre se veut être un signal pérenne engageant la collectivité dans une réflexion permanente, un lieu de rendez-vous des peuples dans un esprit très lié aux Nations Unies. C’est un lieu qui renouvelle les liens, afin qu’ils ne s’éteignent pas, et suscitant une réflexion sur l’avenir."

 

 

Quels sont les objectifs et les messages que vous souhaitez diffuser au travers de cette œuvre ?

 

"Les messages sont multiples. Il y a tout d’abord l’idée de fédérer 580 000 tués du Nord-Pas-de-Calais, et de créer un contact lumineux, avec un objectif permanent de fédération. L’idée est aussi d’interroger la présence et l’absence, et d’engager une réflexion sur le devenir l’Europe. La volonté est également de créer une dynamique locale et globale qui puisse engager toutes les générations dans un dialogue, avec la création d’un espace susceptible d’apporter à l’Europe à nouveau.

La Grande Veilleuse est par ailleurs un signal pour les jeunes générations, permettant de se mettre en connexion avec cette histoire. Il est nécessaire de rendre chacun responsable du passage de l’histoire et de sa transmission."

 

 

Quelles sont les spécificités de la Grande Veilleuse ?

 

"La Grande Veilleuse s’étale sur 580 000 noms. Cette œuvre est constituée de centaines de sources de lumière, qui éclairent autant l’anneau lui-même que sa surface. Cela se déroule sur 300 mètres de circonférence. L’idée de la Grande Veilleuse, c’est la circulation de l’énergie et de la lumière. Pour l’imaginer, je suis parti de cette mémoire à transmettre, et cette lumière se manifeste suivant plusieurs cycles et périodes.

A chaque fois qu’on passe un nouveau cycle, on a une minute de silence de lumière. Les différents cycles se succèdent et marquent une rythmique variable suivant les périodes. On peut ainsi assister autant à un cycle emprunt de scansions dynamiques qu’à un cycle continue et médiatif, voire figé momentanément. Il y a ainsi un caractère monumental qui s’auto-génère, et j’ai travaillé sur la monumentalité du bâtiment. Il y a aussi l’idée que la lumière traverse la matière et qu’elle imprègne les noms, correspondant à un système de recoupement.

La couleur qui se dégage est homogène. Il s’agit d’un blanc Ouest-Lumière, tantôt intense, tantôt très faible, entre chien et loup. Ce manteau blanc pourfend la coursive et traverse la matière pour venir faire résonner le murmure des corps à travers la terre de Notre-Dame de Lorette. Ce dispositif repend en lui l’idée d’image-mouvement qui correspond à un système de recoupement prenant sa source dans des logiques de travail en phase avec la pensée warburgienne. Et le déplacement activé dans le cadre de l’œuvre-lumière réagit donc à une partition qui épouse une temporalité de l’œuvre. C’est toute la relation intérieur/extérieur qui prend un sens et circule suivant la logique de partition/chronogramme établie auparavant."